L’affaire du Dahlia noir, de Steve Hodel 3/3

Qui était Betty Short ?

Elizabeth Short octobre 1946 Hollywood Californie

Avec son mètre soixante huit, ses 53 kg, sa silhouette élancée, Betty Short a des allures de mannequin. Et puis aussi, elle est belle. Ce sont ses yeux verts, et son teint de porcelaine, qu’encadre une abondante chevelure couleur d’obsidienne qui le disent pour elle. Le mannequinat ne l’intéresse pas. Elle, ce qu’elle veut, c’est être actrice. Faire carrière dans le cinéma. Nous sommes en 1947, elle a vingt-deux ans, une vie devant elle, et des rêves de gloire et d’amour plein la tête. Rien de tout cela n’arrivera.

Six jours après son assassinat, la police de L.A. publie un bulletin de recherche d’informations sur Elizabeth Short. Les légistes datent son décès au 15 janvier 1947. Ainsi, les feux de la gloire ne l’auront jamais éclairée que dans une mort tragique et abominable.

Bulletin d'avis de recherche pour Elizabeth ShortLe grand mérite de Steve Hodel, avec le récit de sa contre-enquête : L’affaire du Dahlia noir, est non seulement de nous raconter en détail comment il est venu à bout d’une enquête restée non-élucidée depuis près de soixante ans, mais en plus, d’avoir réhabilité la mémoire d’Elizabeth Short.

Car aussi choquant que cela puisse paraître, cette jeune femme, morte dans des conditions qu’on n’ose imaginer,  torturée durant plusieurs heures, est cataloguée dès les premiers jours de l’enquête et durant plusieurs décennies, comme une fille volage, facile, irresponsable, paresseuse, arnaqueuse… N’en jetez plus ! La liste est longue comme un bras de Gulliver en voyage sur Lilliput. Effaré, on lit toutes ces horreurs et l’on se demande si c’est bien de la victime dont parlent ces journalistes, écrivains, et autres experts en criminologie de tous poils.

Betty Short n’est pas un modèle de retenue timide, c’est vrai. Mais paradoxalement, quand on lit le livre de Steve Hodel, on a l’impression que son univers intérieur est semblable à celui d’une ingénue. S’imagine-t-elle qu’adopter le style vie hollywoodien va lui permettre d’accéder à son rêve, en l’occurrence, celui de fouler les plateaux de cinéma ?

Libertaire qui s’ignorait, Betty Short en payera le prix post-mortem, et sa mémoire sera salie par des avalanches de dénigrements outranciers. Jeune aventurière plus ou moins à la dérive, Betty Short deviendra sous leurs plumes rien moins qu’une criminelle. Et comme si cela ne suffisait pas, les photos de son corps mutilé sera jeté en pâture au public par une presse qui, à défaut d’éthique, sera obnubilée par l’esprit de lucre et de sensationnalisme.

Alors, qu’en est-il ?

Arrestation d'Elizabeth Short à Santa BarbaraIl est vrai qu’âgée de dix-neuf ans, mineure au regard de la loi, elle est arrêtée en septembre 1943, à Santa Barbara, pour consommation illégale d’alcool. Cela lui vaudra une séance photo à l’identité judiciaire, comme n’importe quel criminel. Un châtiment disproportionné, s’il en est.

 

Il est vrai qu’après le décès de son fiancé, le Major Matthew Michael Gordon, Betty raconte avoir été mariée avec lui. Elle dit aussi qu’ils ont eu un enfant, mais que malheureusement lui aussi est mort (p. 164). Après le décès de Matt Gordon, elle multiplie les aventures. Les témoins la disent très attirée par l’uniforme. Il semble que ce sont ses fantasmes qu’elle verbalise, plus que des mensonges. Et puis elle « bouge » beaucoup. Entre 1946 et début 1947, on lui connait environ 19 adresses dans le quartier d’Hollywood – uniquement des hôtels.

Il est également vrai que fin 46, financièrement, elle est souvent en difficultés et se fait prêter de l’argent à droite et à gauche.

« Les commentateurs de la vie d’Elizabeth Short n’ont pas manqué, l’image générale de la victime n’ayant pour finir absolument rien à voir avec ce qu’elle avait été dans la réalité. Comme s’ils écrivaient un scénario de série B et le faisaient en se basant plus sur leurs fantasmes et préjugés que sur les faits, ces « profileurs » font d’Elizabeth Short une sorte de pute de bas étage, une souillon qui faisait des passes dans des contre-allées pour se payer sa drogue et sa bibine.

[…] Sauf que rien de tout cela n’est vrai. Pire encore, tout ce que ces gens ont eu à dire d’elle […] n’est que ratiocinations sur le thème « enfonçons-la-victime » destinées à expliquer pourquoi l’affaire ne fut jamais résolue. Alors qu’en réalité, cette affaire fut bien élucidée, puis étouffée. »


 « Quelle qu’elle ait pu être dans la vie, Elizabeth Short ne correspond tout simplement pas au profil qu’inventèrent […] des dizaines de journalistes et éditeurs de livres sur le crime. »

p. 414 de l’édition brochée

En vérité, plus qu’une fille de mauvaise vie – comme aurait dit ma tatie Huguette –, Elizabeth est paumée, et se trouve sur une pente extrêmement glissante. La déchéance n’est pas encore là, mais son ombre se profile à l’arrière-plan de sa vie. Malheureusement pour elle, à part celle de son assassin, aucune main ne se tendra vers elle.

Au moment de sa mort, Elizabeth Short est tout simplement une jeune femme comme il y en a des milliers à Hollywood. Comme il en a toujours existé et en existera toujours, là où brillent quelque miroirs aux alouettes. Jeune adulte, elle n’a pas de temps à perdre. Alors elle avance, sans trop réfléchir ni regarder où ses pas la mènent. Ce sera son erreur.

Dans la préface de L’affaire du Dahlia noir, écrite par James Ellroy (p. 13), celui-ci dit qu’elle est fantasque et complètement sotte… Une remarque qui me fait réfléchir. Est-ce que l’on est forcément sot, lorsqu’on tombe dans les rets d’un grand prédateur ? Personnellement, je dirais juste que Betty Short était très jeune et sans expérience, et aussi, qu’elle n’avait guère de malice en elle ; ou plus précisément, que son instinct de survie n’était pas très développé. C’était une jeune femme en quête d’affection et de reconnaissance, facile à séduire, facile à éblouir. De tout temps, des femmes plus avisées et matures se sont laissé prendre, elles aussi, par ces appâts sans génie. Isn’t it, Mister Ellroy?

Les lettres retrouvées dans les affaires d’Elizabeth Short

« De fait, c’est Elizabeth elle-même qui est son meilleur porte-parole. Ses lettres sont pleines de naïveté dans laquelle je lis sa croyance en l’essentielle honnêteté d’autrui. »

p. 414 de l’édition brochée


« Ces lettres, adressées à quatre soldats différents et toutes publiées en première page des grands journaux de Los Angeles, nous donnent une idée assez claire de ses sentiments. Destinées à n’être lues que par ceux à qui elles s’adressaient, elles disent le besoin désespéré qu’elle a de trouver l’amour et de se marier, la joie irrésistible qu’elle éprouve d’être aimée, et de l’extase qui la prend à l’idée que son fiancé va revenir. Dès qu’elle apprend la nouvelle de la mort de Matt Gordon, elle s’effondre d’avoir ainsi perdu l’homme de ses rêves et revient en Californie dans l’espoir de guérir son cœur brisé.

[…] ses lettres soulèvent, pour moi au moins, de sérieuses questions sur sa santé émotionnelle et psychologique. À nous en tenir aux histoires contradictoires qu’elle racontait à ses amis, nous savons qu’elle était extrêmement secrète, mais très encline à déformer la vérité. […] Toutes ces inventions ont un lien direct avec l’image qu’elle a d’elle-même et la façon dont elle tente de se faire connaître sous un jour particulier : il lui faut montrer à tous qu’elle est capable de fonctionner normalement dans le monde, de s’y faire des relations, de se marier, d’avoir des enfants et d’y tenir un emploi régulier. »

p. 416 et 417 de l’édition brochée


Au final

Ce que j’ai aimé dans cette lecture, c’est d’avoir eu tout du long l’impression d’être aux côtés du détective Hodel. D’être sur le terrain. Dans la salle d’autopsie. Dans la salle d’enquête, avec ses tableaux d’affichage couverts de photos et d’annotations. D’être au cœur du processus. De revenir sur tel ou tel fait – ce qui crée des répétions ici et là, mais nécessaires au fond, vu la complexité de l’affaire –, examiner les preuves, etc.
J’ai aimé suivre le fil des pensées de cet homme, un ancien flic de valeur, qui aurait voulu, de son propre aveu, prendre ses jambes à son cou et fuir loin de ce cauchemar. Fuir une vérité qui effaçait chaque jour, à coup de preuves incontestables, tout ce qu’il avait cru solide et inaltérable à propos de la personnalité de son père, un tueur sadique extrêmement violent. Tracer ainsi sa route inexorablement vers l’inacceptable relève de la tragédie. Et la poursuivre, quoi qu’il en coûte, donne une idée de l’homme et de la hauteur de sa morale. De son intégrité.

In fine, avec ces trois articles, j’ai évoqué moins du quart du livre de L’affaire du Dahlia noir de Steve Hodel. Le contenu est dense. Je l’ai lu avec passion, avec attention. Le roman de James Ellroy, Le Dahlia noir,  que j’avais lu, lui, avec fascination et curiosité, et… mille interrogations en cours de route, a trouvé avec le livre de Steve Hodel une sorte de point final. Je dis « une sorte », parce que des questions restent encore sans réponses. Par exemple, qui est la Jane Doe n° 2 ? Puisque depuis la publication de son livre, Steve Hodel a finalement découvert l’identité de la Jane Doe n° 1. Il s’agit de l’actrice, Marya Marco. La Jane Doe n° 2 est-elle seulement encore de ce monde ? Au final, était-ce bien  Elizabeth Short ?
Pour ma part, je ne le pense pas. Mais ces deux photos secrètes, n’ont-elles pas été tout simplement un déclic ? L’amorce qui fait remonter un souvenir lointain ? Un souvenir de petit garçon, qui vit dans une maison au train de vie désordonné, visitée par des gens de moralité douteuse ? Un prétexte inconscient pour affronter une vérité trop longtemps enfouie ; une vérité toujours sue, mais comme peut la connaître un petit garçon de six ans ?

Encore des questions, comme par exemple, lorsqu’en 2012, Buster, un chien spécialisé dans la recherche de restes humains est utilisé à la Franklin House, celui-ci détecte sur place des odeurs spécifiques liées à la décomposition de la chair humaine. Des prélèvements ont été faits à des fin d’analyses. Peut-être les résultats figurent-ils dans l’édition revue et augmentée de 2014, L’affaire du Dahlia noir II ?

En toute fin, je tiens à préciser que la lecture de certains passages, qui décrivent avec beaucoup de précision les blessures infligées à Elizabeth Short, sont très violents. Mais nécessaires selon l’auteur, puisque ces précisions permettent aux lecteurs d’appréhender intellectuellement – dans une certaine mesure – la personnalité du tueur.

©Marguerite R.

Partie 1 ici

Partie 2 ici

Elizabeth Short fleur cheveux

Elizabeth Short, 29 juillet 1924 – 14 janvier 1947


Ressources documentaires

Site de Steve Hodel  sur lequel l’on peut voir, entre autres documents d’intérêt, un grand nombre de reproductions de lettres écrites de la main de G. H. Hodel

Visite virtuelle de la Franklin House, au 5121 Franklin Ave. Los Angeles. Impressionnant !

The Black Dahlia in Hollywood, site en anglais, mais qui vaut le détour, tant l’iconographie sur l’affaire du Dahlia noir est importante et variée.

Beyond the Black Dahlia most evil by Steve Hodel

Photos de police sur l’affaire du Dahlia noir : Los Angeles Public Library

Sur Pinterest, les  ©photos restaurées et colorisées de Louise Baranoski (Merci à elle !)

Entretien de James Ellroy avec S. B. du Nouvel Obs, à propos de la décision du « maître » du polar, de réfuter la préface qu’il a écrite pour L’affaire du Dahlia noir de Steve Hodel.

Erratum : p. 165, lire : le 7 janvier 1947 au lieu de : 7 janvier 1946.


L-affaire-du-Dahlia-noir Seuil

Éditions du Seuil
Documents/ Policiers
Date de parution 01/10/2004
23.30 € TTC
592 pages
EAN 9782020622349

Pour la visibilité des photos reproduites et autres pièces à conviction, je vous recommande le format broché plutôt que le « poche ». Format épuisé chez l’éditeur, il s’en trouve cependant d’occasion en très bon état.

 

 

L'affaire du Dahlia Noir 2e édition revue et augmentée

Édition revue et augmentée de 5 nouveaux chapitres concernant des preuves scientifiques, des lettres retrouvées (J. Huston / Dorero Hodel), ainsi que de nouvelles photos.

Aucune traduction en langue française n’est prévue à ce jour. 🙁

 

 

 

 

Le dossier Dahlia noir

Un autre regard sur l’affaire du Dahlia noir : celui de Don Wolfe ; enfant au moment de l’assassinat, tout comme Steve Hodel, il vivait à Hollywood. Selon ses propos, son beau-père travaillait dans l’industrie du 7e art, et connaissait certains protagonistes de l’affaire. Ce qui en soit n’a rien de surprenant. Le « milieu » du cinéma, à cette époque-là, est un petit univers où tout le monde se connait, que ce soit de près ou de loin.

 

 

 

 


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6 commentaires sur “L’affaire du Dahlia noir, de Steve Hodel 3/3

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  1. Il me reste encore à écrire sur ce dossier ; c’est en rapport avec Man Ray. Un commentaire que je n’ai pas pu inclure dans celui-ci pour cause de surcharge… 3000 mots, ça faisait un peu beaucoup, je pense. (Il paraît que pour les articles de blog, il ne faut pas dépasser 500 mots 😦
    Merci pour votre/ta (je ne sais plus) visite 🙂

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